Pour ces femmes portant déjà le fardeau le plus lourd dans ces économies, il ne s’agissait pas d’un aliment étranger. C’était un soulagement. Et dans ce soulagement, une dépendance structurelle s’est installée. L’Afrique en paie encore le prix avec une facture de plus de 100 milliards de dollars par année.
Cinquante ans plus tard, une femme à Nairobi quitte son domicile avant 7 heures du matin et rentre après la tombée de la nuit. Les rayons de son marché de quartier sont garnis de riz importé et de farine de blé transformée. Ils ont la même caractéristique : rapides, constants, et prévisibles. Son choix est parfaitement rationnel. Multiplié à l’échelle d’un continent en rapide urbanisation, il constitue l’un des défis économiques les plus considérables que l’Afrique ait à affronter.
La bonne nouvelle : ce n’est pas une fatalité.
Un problème fiscal, pas seulement agricole
La facture alimentaire de l’Afrique, véritable saignée de ses réserves de change, n’est pas d’abord un problème agricole. C’est un problème comportemental et institutionnel. La corriger ne suppose pas d’enjoindre aux consommateurs africains de changer leurs habitudes. Cela se joue par la transformation qui doit être disponible, abordable, et commode. L’objectif est atteignable : réduire cette facture de 20 milliards de dollars en une décennie. Mais trois leviers doivent être actionnés simultanément.
La souveraineté alimentaire est une question de souveraineté fiscale.
Ces 100 milliards représentent des devises qui quittent le continent chaque année. Ils affaiblissent les balances des paiements et réduisent la capacité des États à investir dans les infrastructures, l’éducation, et la santé. La dépendance alimentaire n’est pas seulement une question de nutrition. C’est une question de souveraineté fiscale. Un État dont les réserves de change s’érodent pour payer du blé ukrainien ou du riz thaïlandais réduit sa marge de manœuvre budgétaire, rend sa monnaie vulnérable, et sa capacité d’action face aux chocs.
Premier levier : transformer ce que l’Afrique produit déjà
Entre 30 et 40 % de la production alimentaire africaine est perdue après la récolte entre la ferme et la cuisine, faute de moulins, de chaînes du froid et d’emballages adaptés. Dans le nord du Nigeria, l’utilisation de simples caisses plastiques réutilisables lors du transport des tomates peut réduire les pertes de 40 % à environ 10 %. Une illustration de ce que des interventions ciblées en transformation et en logistique peuvent accomplir. Ce modèle existe, en fragments, sur tout le continent. Il a besoin de capitaux et de passage à l’échelle – pas de réinvention.
L’exemple sénégalais de la Laiterie du Berger illustre ce que ce passage à l’échelle peut produire. En 2005, Bagoré Bathily, vétérinaire de formation, dresse un constat saisissant : 90 % du lait consommé au Sénégal est importé sous forme de poudre, tandis que près de quatre millions de personnes, principalement des éleveurs peuls, pourraient produire du lait frais localement. Il fonde alors la Laiterie du Berger à Richard-Toll, dans le nord du pays, avec une intuition simple : un yaourt fabriqué à partir de lait frais local ferait une différence que les consommateurs sauraient reconnaître et valoriser.
Le pari était audacieux et réussi. Avec l’entrée de Danone Communities au capital en 2008, apportant son savoir-faire industriel en aval et la structuration de la filière en amont, l’entreprise a lancé la marque Dolima (« donne-m’en encore », NDLR). Le chiffre d’affaires est passé de 250 millions de francs CFA en 2007 à plus de 9 milliards en 2020, avec une croissance annuelle des ventes de 15 à 20 % sur toute la période. En 2023, Danone Communities a procédé à une sortie ordonnée de son capital, signe de maturité qui a été suivi par un partenariat stratégique pour accompagner une nouvelle phase d’expansion. Une deuxième usine, à Sandiara, d’une capacité de 30 000 tonnes par an est entrée en service en 2026.
Ainsi 900 éleveurs avec un débouché financier quotidien, une marque nationale forte, et une exonération fiscale qui a rendu l’investissement viable. L’illustration précise du deuxième levier.
Deuxième levier : faire des gouvernements des acheteurs d’ancrage
En 2009, le programme brésilien d’alimentation scolaire est devenu le premier au monde à imposer qu’au moins 30 % des ressources fédérales soient consacrées aux achats directs auprès de petits agriculteurs, reconfigurant progressivement l’ensemble de l’économie des petits producteurs. Les gouvernements africains nourrissent chaque jour des millions d’enfants, de soldats, de patients, de fonctionnaires. Chaque dollar réorienté des importations vers la production locale est un dollar qui construit une chaîne de valeur plutôt qu’il ne draine les réserves de change. Ce n’est pas du protectionnisme. C’est le même travail de formation des marchés qui a bâti chaque secteur alimentaire prospère dans l’histoire. Et aussi ceux des pays qui exportent aujourd’hui vers l’Afrique.
100 milliards de dollars quittent le continent chaque année.
La décision sénégalaise de 2018 en faveur du lait pasteurisé local en est une illustration modeste mais révélatrice ; pas une réinvention mais une modification de l’équation économique qui a suffi à consolider la trajectoire d’une entreprise qui structurait une filière entière. Imaginons l’effet démultiplicateur d’une politique d’achats publics cohérente, appliquée à l’échelle continentale pour l’alimentation scolaire, hospitalière, et institutionnelle.
Troisième levier : l’identité culinaire comme investissement culturel
En 2009, le gouvernement sud-coréen a lancé la campagne « Korean Cuisine to the World » avec un investissement initial de 40 millions de dollars, articulée autour de la promotion de l’identité culinaire nationale à l’échelle mondiale. Résultat, le kimchi présent dans plus de 80 marchés. Les exportations alimentaires sud-coréennes atteignant un record historique de 13,62 milliards de dollars en 2025 ; la gastronomie coréenne comme secteur d’exportation stratégique à part entière. C’était la stratégie de « gastro-diplomatie », et la reconnaissance que l’alimentation est un actif culturel et économique autant qu’une denrée.
L’Afrique possède des traditions culinaires plus profondes, des ingrédients indigènes plus riches, une population plus jeune et mieux connectée. Les marques émergent. Les chefs africains gagnent en visibilité internationale. Les plateformes numériques amplifient l’identité culinaire au-delà des frontières. Dolima au Sénégal. Les sauces mafé et thiéboudiène qui trouvent leur chemin vers les tables de la diaspora. Le fonio qui renaît comme superaliment sur les marchés africains, américains et européens. Ces dynamiques ne sont pas des anecdotes. Elles sont les prémices d’un secteur qui demande à être reconnu comme acteur économique à part entière et non comme folklore en marge des politiques de développement.
La question pour cette génération
La femme sahélienne qui a choisi le riz importé dans les années 1970 a pris une décision rationnelle. La femme de Nairobi qui remplit aujourd’hui son panier de produits transformés fait le même choix. La véritable question n’est donc pas celle des consommateurs, mais celle des options qui leur sont offertes.
Produire local ne suffit plus. Il faut transformer, distribuer et rendre désirables les produits africains. La souveraineté alimentaire commencera le jour où le choix le plus simple, le plus abordable et le plus pratique sera aussi le choix africain.
*Carl Manlan est un spécialiste des politiques de développement en Afrique. Actuellement, directeur des partenariats et du développement commercial d’AGRA – l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, il fut vice-président chargé de l’impact inclusif pour Visa Afrique-Moyen-Orient, il a également été directeur des opérations de la Fondation Ecobank.