Pourquoi je suis allé à Caux
Réflexions sur le deuil, le pardon, et les Objectifs de Développement Intérieur
Je me suis rendu à Caux pour le Forum des Objectifs de Développement Intérieur (IDG), attiré par un rassemblement ancré dans quatre piliers fondamentaux : le désintéressement, la pureté, l’honnêteté et l’amour et surtout, par cette veine de chagrin qui les traverse tous.
Mon arrivée à Caux ne devait rien au hasard. C’est la perte qui m’y a conduit. J’ai tracé ce chemin sans le savoir, au fil d’un voyage intime vers le pardon. Cette invitation à traverser l’alchimie du pardon aux côtés d’autres voyageurs, chacun à une étape différente de leur route, est venue comme une douce certitude : personne n’est seul dans le tango que nous dansons avec le deuil, le pardon et l’amour.
À Caux, j’ai co-créé avec une communauté. Certains participants ont rejoint mon atelier comme si leur propre quête les y appelait. Apporter i can breathe, mon recueil né au cœur du deuil, au sein d’une rencontre construite sur le pardon semblait moins être une coïncidence qu’une continuité. C’était un fil qui tirait doucement, depuis longtemps déjà.
Caux a toujours été ce lieu où l’on ne vient pas pour jouer la transformation, mais pour s’y abandonner. L’esprit du lieu enseigne que la paix survient lorsque les êtres se métamorphosent et que tout artisan de paix doit d’abord regarder en lui-même. C’est en effectuant cette plongée intérieure que nous comprenons ce que le deuil exige véritablement de nous.
Lors de la conversation d’ouverture sur le thème de la perte, j’ai lu le tout premier poème de mon recueil. Il nous ramène au moment qui précède le moment où l’on donne un nom au deuil. Avant qu’on ne nous apprenne ce qu’il faut en faire. Le poème se pose là où toute peine prend racine : dans notre premier réceptacle – notre corps – avant même que les mots ne prennent forme.
Les quatre principes qui animent cette communauté depuis des générations ne sont pas des notions abstraites. Lorsqu’on les confronte à l’épreuve de l’absence, ils prennent une dimension d’une urgence absolue : des questions auxquelles nous devons répondre en allant au plus profond de nous-mêmes.
Le désintéressement
Le deuil, dans ses premiers jours, est l’une des expériences les plus solitaires et égocentriques qu’un être humain puisse vivre. Non pas au sens moral, mais dans sa structure même : notre monde s’effondre de l’intérieur. En refermant le monde sur nous-même, tout tourne autour du vide créé par cette absence. Chaque pièce contient la mauvaise personne. Chaque repas se prend en mauvaise compagnie.
Et pourtant, et c’est ce que les poèmes d’i can breathe m’ont lentement enseigné, le deuil finit par exiger que nous transmettions quelque chose. Que nous cessions de tenir la perte comme un trésor solitaire et que nous commencions à offrir ce que nous en avons appris à ceux qui marchent encore dans l’obscurité des premiers jours. Cette prise de conscience survient lorsqu’on cesse de demander “Pourquoi moi ?“ pour simplement accepter que le chemin qui nous a été attribué traversait la nuit. C’est alors une lueur offerte à ceux qui marchent encore dans le crépuscule : la preuve qu’il est possible d’éclairer la voie depuis l’intérieur.
Le désintéressement face deuil ne consiste pas à minimiser sa propre souffrance. Il s’agit de comprendre que cette perte est aussi une empreinte, un savoir. Et qu’un savoir partagé avec sincérité devient un présent pour les autres.
Je suis venu à Caux parce que je pressentais que les compagnons de route assis dans ce cercle portaient leurs propres fardeaux. Je ne venais pas offrir une expertise. Je venais offrir une présence. Un cheminement partagé.
La pureté
La pureté est peut-être le plus mal compris de ces quatre absolus. Ce n’est pas la propreté. Ce n’est pas l’absence de désordre. Le deuil est l’une des expériences humaines les plus chaotiques qui soient. Il ne suit aucune étape linéaire, ne guérit pas sur calendrier et se moque éperdument des frontières que l’on tente de lui imposer.
Mais il existe une forme de pureté que le deuil peut nous enseigner, si nous acceptons d’être enseignés. C’est la pureté d’intention qui émerge lorsque tout superflu, tout le théâtral a été balayé. Lorsqu’on est assis avec la perte, il n’y a pas de public. Il n’y a plus de version de soi-même à gérer. Il n’y a que ce qui est vrai.
i can breathe a été écrit dans ce dépouillement. Je ne l’ai pas écrit pour devenir poète. Je l’ai écrit parce que la peine que je portais réclamait une forme. La pureté, en ce sens, signifiait arriver à Caux non pour animer une session, mais pour incarner pleinement ce que le deuil a fait de moi. Pour offrir un espace à ce qu’il a fait des autres. C’était apporter mon être sans masque, afin que nous puissions simplement embrasser ce que nous sommes pour mieux accueillir ce que nous devenons.
L’honnêteté
C’est le principe le plus coûteux.
Le deuil nous somme d’être honnêtes avec ce que nous préférerions taire :
– Le fait que nous n’avons pas toujours aimé aussi pleinement que nous l’aurions pu
– Le fait que nous avons parfois été absents quand la présence était essentielle
– Le fait que le pardon – cœur battant du Forum cette année – n’est pas seulement une grâce que l’on accorde aux autres
Parfois, le travail le plus difficile est de se pardonner à soi-même la manière imparfaite, incomplète, et si humaine dont nous avons aimé.
Pour les hommes, cette honnêteté revêt une lourdeur particulière. On nous apprend tôt que le chagrin doit être contenu, que les larmes sont une faille dans la structure et que la force réside dans le silence. À la fin du panel d’ouverture, j’ai lu un poème sur la masculinité et la douleur. J’y évoquais cette “vessie de l’âme” qui retenait ses larmes jusqu’au vol du retour en solitaire, cette exigence d’incarner la force sur terre tout en se noyant en secret dans la peine.
La salle s’y est reconnue à l’instant. Non parce que c’était inhabituel, mais parce que c’était vrai, et si rarement dit à haute voix.
La tradition de Caux veut que la conversation vraie inclue tout le monde, révèle le meilleur plutôt que de confirmer le pire, et cherche ce qui est juste plutôt que qui a raison. C’est exactement ce que je demande à la poésie : de ne pas de sentimentaliser la perte, de ne pas la résoudre prématurément, mais d’exprimer la vérité sur ce qu’elle ressent de l’intérieur. Les premiers jours creux, la continuation lente et surprenante de la vie, et ce chagrin qui ne prend jamais fin, mais apprend, avec le temps, à cohabiter avec la vie.
Je suis allé à Caux parce que je crois que l’honnêteté face au deuil est l’une des choses les plus rares et les plus nécessaires qu’une salle pleine de personnes puisse pratiquer ensemble.
L’amour
Et enfin, l’amour. C’est de l’amour que naît le deuil.
Le fil qui traverse les quatre principes, celui auquel je reviens sans cesse, est celui-ci : le deuil n’est pas l’opposé de l’amour ; Il en est le second visage. On ne pleure pas ce qu’on n’a pas aimé. L’ampleur de la perte n’est que la mesure de l’attachement. Apprendre à vivre avec le deuil, vivre pleinement avec lui, et non en dessous ou à côté, c’est une manière d’honorer ce que l’on aime. Le chagrin ne met pas un point final à l’amour. C’est un tango, et comme l’a dit une participante de notre cercle, il arrive simplement que l’on choisisse, un instant, de tourner le dos à son partenaire.
Ces quatre principes ont toujours été compris comme des outils permettant aux individus de confronter leurs motivations intérieures et d’opérer un changement extérieur. J’en suis venu à croire que la motivation intérieure la plus importante à confronter, face au deuil, est celle qui veut refermer trop vite. Qui veut déclarer la perte traitée, la blessure guérie, le chapitre terminé.
L’amour, porté avec honnêteté, résiste à cette fin bâclée. Il demeure, parce que l’être comptait. La perte m’a métamorphosé, et je ne peux prétendre le contraire.
Le poème qui a ouvert la parenthèse de la clôture à Caux revenait à cette réalité : ce que nous aimons continue de vivre. Pas dans un faux réconfort, pas dans la fantaisie, mais dans la manière dont l’amour nous façonne à jamais. Dans la façon dont ceux que nous avons perdus continuent d’orienter nos regards, d’affiner notre attention et d’inspirer la manière dont nous aimons les vivants.
Respirer
Je suis venu à Caux parce qu’il y a plus de vingt ans, j’ai rencontré une personne qui voyait une résonance profonde entre mes mots et l’alchimie du pardon. Quand j’ai écrit ce livre sur le deuil, j’ignorais qu’il parlait aussi de pardon.
Je suis venu parce que cette pièce suspendue au-dessus du lac Léman, remplie d’âmes venues des quatre coins du monde, est précisément le lieu où cette découverte peut advenir de nouveau. C’est un espace où nos corps, réceptacles premiers de nos histoires, peuvent traverser une transformation qui nous fait ressortir dans la nuit suisse en portant quelque chose de plus que ce avec quoi nous étions arrivés.
Voilà ce qu’est l’alchimie du pardon depuis l’endroit où je me tiens aujourd’hui : non pas une transformation qui efface la perte, mais une métamorphose qui la transforme, lentement, en une offrande pour le monde.
Carl Manlan est l’auteur d’i can breathe (2025), sa première collection de poèmes sur le thème du chagrin, de la mémoire et du renouveau. Il a animé un atelier lors du Forum IDG de Caux 2026 intitulé “What We Love Still Lives: Poetry, Grief, and the Inner Work of Forgiveness” – « Ce que nous aimons vit encore : poésie, deuil et le travail intérieur du pardon. »
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