Marcher jusqu’au silence des pères: Le chemin qui mène au silence

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Mon cheminement qui passa par Rabat me ramena a Rachid Benzine. J’ai choisi de suivre cinq étapes pour finir avec le silence des pères. En prenant cette route, je ne savais pas comment j’arriverai au silence des pères. La solitude est un choix dans notre développement personnel pour pouvoir et vouloir se diriger vers le sommet de notre cheminement.

L’enfance comme premier territoire de solitude

Voyage au bout de l’enfance annonce une mort annoncée qui ne dit pas mais s’imagine. A la fin, on ne peut qu’imaginer ce que cet enfant qui a vécu une maturité précoce choisit de préserver sa mère du fardeau de son expérience d’adulte. Peut-on interroger un enfant de ses actes manqués quand il a lui même aussi été propulsé au devant de la séné des horreurs par l’idéologie de sa mère qui croyait à un monde meilleur.

Cette enfance, loin de la poésie honnête et simple imagée par le quotidien qui émerveille l’esprit de l’enfant pour illuminer le monde des adultes. Cette simplicité et sincérité perdue par le viol des idées. Perdu par la transposition sans transmission car la réalité qui est décrite sort l’enfant de la vie qu’il a imaginé pour le plonger dans un univers où les repères de la lignée familiale sont brisés pour la promesse d’un lignée idéologique qui fait de la mort le sacrifice ultime qui arrive trop tôt avant même de pourvoir comprendre pourquoi la mort est la solution à la vie qui est en train de terminer.

La solitude n’attend pas l’âge adulte ni la transmission, elle commence dès l’enfance, dans un rapport direct au monde.

La voix qui manque, la voix qui reste

Ainsi parlait ma mère nous plonge au cœur de la solitude que l’exil crée dans le cheminement de l’existence pour une vie meilleure pour la prochaine génération. Se projeter dans un monde où être analphabète est une double peine car elle rejette l’identité et la présence. Comment exprimer son identité d’immigré si on n’a pas les codes de ce monde qui ne demande que de communiquer dans la langue française version belge. Et la présence ne peut que se limiter au physique car le monde s’attend à ce que nous nous exprimions dans les codes du pays d’accueil.

Mais que vaut cet accueil quand la solitude du deuil de soi ne trouve écho dans la société. La société ne peut ni ne veut prendre le temps de faire ce qu’elle peut pour apprendre de cette mère dévouée à créer des instruments de transformation de l’économie d’accueil au delà de ce que le pays hôte s’attend. Comment une personne qui ne peut lire, qui ne peut écrire peut non seulement engendrer et pousser au delà de la limite que la vie lui a donné, trois garçons à devenir ce que le monde ne pouvait imaginer.

Ce récit démontre la force de la solitude. En ne tombant pas dans le travers du rejet de soi de par le regard de l’autre. Ce regard devient une réalité parallèle à ce que nous pouvons réaliser et ce nous nous devons de réaliser pour que la transmission soit. Donner la mission de faire avec les outils de la langue qui relient les possibilités dans ce monde qui a imposé des codes. J’ai appris de cet échange filial, le pouvoir de voir en sa mère le miroir de notre vie considérée meilleure par une société qui n’a pas pris la peine d’apprendre de cette bibliothèque qui meure.

Cependant, l’enfant qui ne grandit devant sa mère, vit aussi le paradoxe d’une voix maternelle qui persiste après la mort. Ici la solitude n’est pas un vide, elle est habitée par cette dernière lecture de la peau de chagrin de Balzac qui restera le seul pont entre deux cultures qui dit restées muettes.

La rupture comme solitude choisie

Lettres à Nour qui révèle le fossé qui se creuse dans l’amour entre un père et sa fille quand le silence des idées creuse silencieusement un fossé entre ce que l’enfant adulte ne reconnaît plus dans les codes qui lui ont été donnés. La transmission inachevée au moment où le père veut tirer sa révérence.

Dans cet échange violent qui redéfinit l’amour et les valeurs s’installe une troisième génération qui reçoit les douleurs et les souffrances sans pourvoir avoir les mots pour les exprimer. Se départir du chemin pour tester une idéologie similaire dans la compréhension de l’enfant qui a grandi dans le silence de son changement dont le père qui pensant avoir tout fait en échangeant ouvertement n’a pas eu l’écho de son intellectualisme qui s’est confronté à la pénétration silencieuse et douloureuse de l’accès aux idées véhiculées pas par les livres mais par la vitesse et les raccourcis de l’internet.

Du jour au lendemain, le père et la filles deviennent des correspondants. Comme deux étrangers qui apprennent à parler une langue étrangère quand bien même ils se sont toujours rencontrés dans l’univers physique et spirituel des non dits. L’échange est violent et tendre. Cette tendresse naît de l’amour qui continue d’être le cordon ombilical de ce que l’on retient et dont la fille qui naît loin de sa terre rapproche car devenir mère change la responsabilité de la transmission.

Ce n’est plus au grand père de transmettre. La mère déteint les clés de la transmission qui commence par la vie. Et quand la vie est menacée, l’instinct revient au cocon de ce que le papa privé de sa femme a su transmettre. La dernière lettre déchiré le cœur du lecteur et l’on ne peut imaginer le père. J’ai pu un instant. Et je me suis senti piqué au vif. Le sacrifice ultime pour la transmission nous ramène à la transmission intergénérationnelle qui est un code universel.

Nour s’isole par un choix idéologique et géographique. Une solitude qui sépare deux générations, mais que la correspondance tente justement de traverser, sans l’effacer.

La solitude du grand âge et de la dépendance

Dans les yeux du ciel, j’ai pleuré la disparition de l’innocence à travers les poèmes qui ne parlaient plus, qui ne racontaient plus, qui ne vivaient plus l’enfance disparue par l’idéologie de ce que l’enfant pensait, dans le cheminement de ses parents, vivre une expérience meilleure que celle de son intimité avec ses grands parents. Ne plus pouvoir accéder au répertoire de son enfance car il faut apprendre à vivre dans la solitude de l’incertain.

Comprendre une idéologie par la violence qu’elle génère pour se développer à coups de sons qui ne sont pas sont pas infantiles. La douce voix de la grand-mère et les sérénades qui éveillent l’esprit sont remplacées par des sons nouveaux qui reflètent le conflit d’adultes pour des valeurs défendues. L’enfant sorti de son contexte où la poésie de l’amour de sa famille le berçait ne comprend, mais s’adapte pour la survie de ce qui tient à son cœur; le souvenir et l’espoir de revivre ce qu’il comprend et aimait. L’amour se transporte mais le contexte de cet amour avec la violence change l’alchimie pour un moment et les graines plantées termineront sans toujours savoir pourquoi et comment.

La résultante est une solitude non plus de rupture ou de silence, mais de corps, de dépendance, la solitude qu’on découvre à la fin de la vie et qui n’a rien d’hérité. Cet héritage est imposé et dans l’imaginaire de la fin qui serait heureuse dans une idéologie nouvelle pour l’enfant qui se veut remplie d’amour. Mais que vaut l’amour quand le contexte ne se conforme plus à ce que l’enfant s’est fait croire. Sa transition brutale nous émeut et nous ramène à la question fondamentale du silence de l’enfant qui aime et suit.

Personne ne choisit de la vieillesse ce qu’elle enseigne. Personne ne peut la préparer à l’avance, ni l’enseigner à un enfant comme on enseignerait une langue ou une valeur. Elle survient, et chacun la traverse depuis sa propre place, sans miroir possible dans l’expérience de l’autre.

Le silence du père, transmis mais non vécu de la même façon

Les silences des pères est un livre que j’ai relu. À sa relecture, je me trouve à chercher à dénouer le nœud de ma réflexion initiale. Cette phrase dans le texte m’a interpellé: « personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne à supporter la solitude. » Ce n’est pas une transmission. On ne peut pas hériter du silence. On le vit au quotidien et la mort devient une extension qui reprend un dialogue singulier.

Cette allégorie du silence paternel est une mélodie qui vit en nous car le silence devient un dialogue. C’est aussi et surtout une forme de transmission. L’absence de mots laisse nos cœurs en émoi. L’absence de mots laisse notre esprit dans une balade sans passé. L’absence de mots laisse notre corps déshydraté du flux humain le plus indiqué. Le fils, blessé par la mort de son frère, ne peut comprendre le silence du père face à cette injustice. Mais est-ce que l’injustice se renaît dans la justice des hommes?

Elle se console dans le cheminement inverse en reconstituant le silence avec les rencontres de ceux qui ont connu les mots, les sentiments et le travail du père. Le père choisi de protéger à sa façon et n’est pas toujours compris. Expliquer quand on est entre accepter, pardonner et le chagrin, on n’a pas toujours le mots qui peuvent nous soulager pour espérer soulager l’enfant qui grandit.

Le fils part sur les traces d’un homme qu’il n’a jamais vraiment connu, alors même qu’il vivait sous le même toit. Il découvre, par cassettes et fragments, l’histoire d’un homme arrivé en France à dix-neuf ans, venu porter seul le poids d’une famille restée au pays. Cette solitude-là n’est pas racontée par le père. Elle est reconstituée après coup, comme une archéologie du silence. Le fils n’hérite pas de la solitude de son père. Il hérite d’un silence, d’une structure vide. Et la solitude qu’il vit en cherchant à comprendre ce silence est une solitude nouvelle, la sienne, née de la quête elle-même et non de sa transmission.

Le silence paternel est bien transmis comme structure (l’absence de mots), mais le fils le vit différemment. Pas comme un secret à garder mais qu’aucun mot ne pouvait porter. Le silence n’est donc pas un choix de rétention. Il est peut-être l’aveu muet d’une intraduisibilité. Et c’est cette intraduisibilité, plus que le silence lui-même, qui se transmet en obligeant chaque génération à retraduire, à sa manière, seule, ce qui n’a jamais pu être dit. C’est là que la démonstration est la plus directe car l’absence est un héritage comme l’enfant qui naît et ne connaîtra jamais ses parents. Elle n’a pas pu commencé un dialogue. Cette absence de mots, est une forme de vide que l’enfant doit remplir seul. Le mode d’emploi ne peut être lu et ne peut combler un vide qui n’a peu être jamais existé.

Refermer la page

En refermant la dernière page du quintet, mon cheminement à travers ces cinq livres montre une solitude qui naît dans un contexte transmis (une absence, une histoire familiale, une génération) mais qui se vit toujours singulièrement. On n’hérite jamais de la solitude elle-même on hérite d’un vide, d’un silence, d’une structure. La solitude, elle, on la vit.


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