Ouagadougou, 2019 : une rencontre sans visage
Il y a des villes qui vous reçoivent sans bruit, et Ouagadougou, en cette année 2019, m’a accueilli ainsi dans la ferveur discrète d’un festival qui ne ressemble à aucun autre. Le FESPACO n’est pas qu’un rendez-vous cinématographique. C’est une liturgie, un moment où le continent se regarde dans le miroir de ses propres récits. Je savais, en arrivant, que je marchais dans l’ombre longue d’un homme que je n’avais jamais croisé, mais dont l’empreinte façonnait chaque salle, chaque débat, chaque film projeté sur ces écrans.

Cette année-là, Jean-Pierre Bekolo remportait le Prix spécial Sembène Ousmane de la Fondation Ecobank pour Les armes miraculeuses. Le nom résonnait comme une évidence. Mais derrière ce nom, il y en avait un autre, plus discret, que le livre de Rabiaa Marhouch ne cite pas. Gervais Koffi Djondo, grand panafricaniste, fondateur d’Ecobank et d’Asky Airlines, qui a créé ce prix en 2007 parce que, dit-il, investir dans la culture n’est pas une générosité; c’est une nécessité absolue. Il appelle le FESPACO la véritable Coupe d’Afrique du cinéma. Cette image en dit simplement que Djondo ne fait pas l’aumône à la mémoire de Sembène. Il l’inscrit dans la compétition sérieuse des nations, dans la fierté des peuples qui se mesurent à travers ce qu’ils créent.

Le bâtisseur de l’hommage reste hors-cadre de l’hommage lui-même. Ce silence m’a d’abord troublé, avant de me sembler juste. Car Sembène lui-même avait banni le mot « aide » de son vocabulaire. Il y voyait une humiliation, une mendicité déguisée, une forme d’esclavage consenti. Ce qu’il reconnaissait et réclamait, c’était le soutien. Celui qui permet à l’autre de se tenir debout par lui-même, sans dette de regard. Djondo, en créant ce prix, a compris cette nuance que peu d’Africains fortunés saisissent. Honorer un Homme, c’est prolonger son œuvre, pas orner son propre nom.
C’est là que revient, avec toute sa force, cette phrase tirée du Camp de Thiaroye: « Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas qu’on n’a rien à dire. » Le personnage muet de Sidiki Bakaba, celui pour lequel l’acteur alla se recueillir sur la tombe des tirailleurs pour mieux habiter son silence, dit en ne disant rien ce que les vivants n’osent pas formuler. Djondo ne parle pas dans ce livre. Mais son geste parle à sa place. Et les Africains qui ont cru, dans l’ombre, à l’œuvre de Sembène. Les mécènes discrets, les institutions patientes, les fondateurs sans effigies, portent dans leur silence la même dignité que ce soldat muet dont la bouche close était plus éloquente que tous les discours.
Sembène, précisément, a consacré sa vie à donner voix à ceux que la société tait. Les illettrés, les analphabètes, les oubliés du monde rural dont la survie dépendait des pluies et des saisons. Il le faisait sans condescendance, sans les flatter, car pour lui, « être analphabète n’excuse pas la bêtise ». L’exigence valait pour tous. Et cette même exigence, il la portait jusque dans les recoins les plus sombres de la société africaine, jusqu’à l’inceste, jusqu’au père chef de village intouchable, que d’autres préféraient couvrir du silence complice de la tradition. Nommer l’innommable n’était pas chez lui une provocation. C’était la condition même de la dignité.

Caroline Chemarin, dans sa contribution au livre, dit de Niiwam que le texte de Sembène devient le monument funéraire d’un enfant sans sépulture digne. Un objet qui rappelle à l’esprit. En lisant cela, j’ai pensé à ce que le Prix Sembène Ousmane représente. Chaque année, le sculpteur Ky Siriki, Ivoiro-Burkinabé né à Treichville, façonne une pièce unique pour le lauréat. Pas une copie d’un moule figé une fois pour toutes, mais un geste renouvelé chaque édition, comme si la mémoire de Sembène devait être retravaillée à chaque tour pour ne jamais se figer en simple décoration. Ky Siriki se définit lui-même comme un couloir de la transmission. C’est exactement cela que ce trophée recommencé accomplit. Non pas une célébration figée, mais un rappel vivant, une présence qui interpelle chaque cinéaste africain sur ce qu’il lui reste à faire. Il voyage, il s’incarne dans une main nouvelle, il se remet en circulation dans le monde comme la parole de Sembène elle-même continuait de circuler, film après film, génération après génération. Un rappel qui se déplace, une présence qui interpelle la prochaine génération sur le fait que la vie est une continuité que même la mort et le silence de l’âme n’arrêtent pas.

Wole Soyinka, dans les dernières pages du livre, parle d’un rêve africain énorme, partiellement échoué, mais pas mort. Il est porté aujourd’hui par une jeunesse qui part étudier ailleurs et choisit de revenir construire ce que ses aînés n’ont pas achevé. Et Claude McKay, dont les vers traversent aussi ces pages, avait posé la question avant tout le monde. Si nous devons mourir, que ce soit debout, en rendant coup pour coup, le dos au mur mais le front haut. Ces deux voix – l’une nigériane, l’autre jamaïcaine – disent ensemble ce que Sembène incarnait: la dignité n’est pas une posture. C’est un choix, réitéré, coûteux, parfois solitaire.
En 2019, à Ouagadougou, sans le théoriser, j’ai vécu tout cela d’un seul tenant. Bekolo recevant un prix qui porte le nom d’un aîné dont il a appris et dont il prolonge la parole. Djondo restant à la lisière, fidèle à l’idée que le mécène vrai ne se montre pas, il construit. Ky Siriki refaçonnant chaque année, de ses deux mains et de ses deux nationalités assumées, la mémoire d’un homme qu’il a observé et absorbé dans son art. Et Sembène lui-même, absent, mais présent dans chaque salle, dans chaque film projeté, dans chaque cinéaste africain qui ose encore dire ce que les puissants préféreraient taire.
Le livre de Rabiaa me le révèle aujourd’hui, et referme la boucle. Ce que je n’ai pas vu en 2019, je l’avais pourtant vécu. Ce qui ne parle pas n’est pas pour autant resté muet. Et c’est au FESPACO, cette coupe d’Afrique du cinéma comme Djondo aime à le dire, que j’ai compris pourquoi Sembène demeure l’aîné des aînés.

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